AMBASSADEUR DU ZIMBABWE À PARIS ET DÉLÉGUÉ PERMANENT AUPRÈS DE L’UNESCO DEPUIS 7 ANS, DAVID HAMADZIRIPI, DONNE SES IMPRESSIONS SUR SA FONCTION AU SEIN DE L’ORGANISATION CULTURELLE DES NATIONS UNIES À PARIS, ET N’HÉSITE PAS À DONNER SON POINT DE VUE SUR LA VIE POLITIQUE, ÉCONOMIQUE ET SOCIALE DE SON PAYS.
Q. : M. Hamadziripi, que veut dire votre nom ?
R. : Hamadziripi est un nom Shona. Le Shona est avec le Ndébélé un des deux dialectes du Zimbabwe. Hamadziripi peut-être coupé en deux. Hama veut dire familles au pluriel, ou ça peut-être au singulier… et Dziripi est une question qui signifie
où sont les familles ; donc mon nom pose la question où sont les familles ?
Q. : Ah (sourire)… où sont les familles alors ?
R. : Elles sont partout dans le monde, partout où se trouvent mes amis (sourire)
Q. : Je comprends… Avant votre venue ici, quelles ont été vos fonctions ?
R. : Je suis un diplomate de profession. J’ai commencé ma carrière lorsque j’ai intégré le Ministère des Affaires étrangères en 1981. J’ai travaillé à Harare. J’ai eu plusieurs missions à l’étranger, des missions bilatérales, multilatérales,
j’ai une assez large expérience. J’ai occupé deux postes d’ambassadeurs. Avant d’être envoyé à Paris par mon président, le président de la République du Zimbabwe, M. Robert Gabriel Mugabe, j’étais ambassadeur à Maputo, au Mozambique pendant 18
mois.
Q. : Quelle est votre journée type ?
R. : Je suis un bosseur, comme on pourrait le dire… Ma journée est partagée entre ces deux responsabilités. Habituellement, je viens au bureau à l’Ambassade. Je porte donc mon chapeau bilatéral pour voir mes mails, pour voir quelles sont les
affaires administratives à traiter, quelles sont les éventuels rendez-vous. Cela dépend de mon agenda. L’après-midi, je suis à l’UNESCO pour une réunion, initiée ou programmée à l’avance. Le soir, en général, nous avons des réceptions où nous
assistons à des évènements à l’UNESCO. J’essaye d’y assister autant que je peux. Paris est une ville fascinante. C’est une belle ville, une ville historique et l’UNESCO est la capitale culturelle du Monde. Donc, j’essaye de profiter du mieux que
je peux de la ville de Paris.
Q. : Je vois, vous étiez le président du Groupe Africain à l’UNESCO pendant la Célébration de la Semaine Africaine en 2009, comment était cette expérience de président spécialement dans un pays où les gens parlent français
?
R. : J’étais le président du Groupe Africain pendant toute l’année 2009. À l’UNESCO, on n’a pas la barrière de la langue. On la surmonte en utilisant la technologie. J’avais un bureau et j’étais avec des collègues francophones et anglophones.
Je dois dire que c’était une très riche expérience. J’ai amélioré mon français qui est vraiment pauvre. J’ai rencontré des personnes intéressantes et passionnantes.
Q. : Quel a été l’évènement qui a marqué les mémoires à votre avis ?
R. : Je pense que l’évènement qui a marqué les mémoires était la soirée de Gala. Ce n’était pas seulement le résultat de la diversité, l’expertise que nous avons en Afrique, la finesse, la qualité ; c’était aussi l’unité, l’achèvement d’un
travail de groupe, des collègues de différentes délégations permanentes, de différents pays qui travaillaient ensemble pour un même objectif. Vous savez, à ce moment-là, j’étais le président du Groupe Africain, mais la présidente du comité
d’organisation de la semaine africaine était la déléguée permanente de l’Éthiopie à l’UNESCO. En fait, dans le comité d’organisation, nous avions des collègues de tout le continent. Cette soirée-là était le fruit d’un travail commun. Notre thème
(celui de la semaine) était sur le sport.
Nous avions anticipé l’accueil de la Coupe du Monde FIFA par l’Afrique du Sud en 2010. En plus, nous avions un panel d’athlètes et je pense que l’un d’entre eux venait de l’Ouganda et il maîtrisait les arts martiaux japonais…
Q. : Je me rappelle, il est du Cameroun et il parlait chinois.
R. : Oui vous avez raison, il est du Cameroun et il parlait chinois. Je n’ai jamais imaginé voir un jour un africain, maîtriser un art martial à ce point… et ses vêtements… Ce n’est que sa couleur de peau qui nous a fait penser qu’il est
africain ; sinon, j’ai été très fasciné par toutes ces techniques montrées ce soir là !
Q. : Donc, vous, en tant qu’africain, venu du Zimbabwe, vous êtes habitué à travailler avec des gens de pays et de cultures différents, votre propre histoire vous a-t-elle aidé à atteindre vos objectifs, cette nuit-là par exemple
?
R. : J’ai grandi au moment où le Zimbabwe était divisé à travers la politique raciale initiée par la minorité blanche du gouvernement de Ian Smith. Alors, il y avait une séparation entre les communautés. J’allais au Collège dans une région
appartenant à des blancs où il n’y avait que des fermes. C’était une école tenue par une église catholique. Nous avions une autorisation spéciale pour installer une école de noirs dans cette région. Cependant, tout ce qui était autour appartenait
à des blancs. C’était une région tenue par la communauté blanche. Il y avait des couloirs spéciaux pour nous permettre d’atteindre certains endroits. La loi raciale ne permettait pas le mélange des races. Donc, cette expérience était pour nous
scandaleuse. C'est pourquoi nous cherchons et apprécions les autres cultures. Nous traitons tout le monde équitablement, parce que nous trouvons inacceptable le système dans lequel nous avons grandi.
Q. : Avez-vous des enfants ?
R. : Oui, j’en ai !
Q. : Comment agissent-ils avec leurs compatriotes blancs ?
R. : En fait, au Zimbabwe, quand nous avons obtenu notre indépendance en 1980, l’une des premières actions du gouvernement a été de mettre en place une politique de réconciliation dans laquelle tous les instruments légaux liés à la
discrimination raciale dans le pays devaient être retirés. Les gens pouvaient alors aller dans n’importe quelle école, ils pouvaient rester dans n’importe quel quartier. Mais, la barrière entre les deux races a perduré. Parce que,
malheureusement, beaucoup de nos compatriotes n’ont pas apprécié le fait que nous soyons égaux dans le pays. Donc, plusieurs blancs ont quitté le pays. Les uns pour leur sécurité, peu importe leurs opinions, les autres parce qu’ils ne voulaient
pas être dirigés par un homme noir. Donc, mes enfants. Je leur ai posé la question, parce qu’ils ont étudié dans une école multiraciale, et je leur ai dit, avez-vous des amis blancs ? Parce que, depuis votre enfance, je ne vous ai jamais vu venir
avec des amis blancs à la maison. En fait, ils n’en avaient pas. Il y avait toujours cette barrière, en fait, invisible certes, mais c’était une très forte barrière entre les deux races. Cela s’est prolongé au niveau politique où nous avons vu la
communauté blanche se dissociait de la vie politique dans le pays. Ils étaient beaucoup plus impliqués dans la vie économique. Cependant, ils ont commencé à être politiquement actifs en 1997, quand ils se sont rendu compte que leurs intérêts
économiques étaient menacés par la réforme agraire.
Q. : Comment pouvez-vous expliquer la polémique autour de la réforme agraire ?
R. : À l’indépendance du Zimbabwe en 1980, la situation du pays était la conséquence des lois raciales implantées par le gouvernement précédent où les meilleures terres du pays étaient contrôlées par une minorité blanche. Parce que les
politiques foncières avaient déplacé les noirs et avaient donné les meilleures terres aux blancs…
Donc, vous aviez 80 % des meilleures terres du pays contrôlées par moins de 1 % de la population. Vous aviez 20 % de très pauvres terres arables appartenant à la majorité de la population (les noirs). Cela, économiquement, politiquement et
socialement était insoutenable. Donc, de 1982 à 1985, il y avait un programme financé par le Gouvernement Britannique et d’autres Bailleurs de Fonds, dans lequel le gouvernement devait acquérir des terres pour les redistribuer dans le cadre de
l’accord « willing seller-willing buyer » (vendeur consentant-acheteur consentant). Donc, ça se présentait de la manière suivante avec le fermier qui disait : « j’ai cette parcelle de terre que je veux vendre au gouvernement. » Le gouvernement
donne alors son accord pour l’acheter après négociations du prix engagées par le fermier.
En plus de ces négociations, le gouvernement atténue le montant des parcelles (par des réductions). Mais en 1997, on change de gouvernement en Angleterre, il passe du parti conservateur au parti travailliste. Le nouveau gouvernement, dirigé par
M. Tony Blair conteste alors les décisions du précédent gouvernement concernant « leur responsabilité sur la réforme agraire et l’acquisition de terres pour la réinstallation ». Le gouvernement britannique décide alors de financer dorénavant “un
programme de réduction de pauvreté” et bien sûr le gouvernement du Zimbabwe refuse et affirme que le gouvernement britannique est obligé d’accepter et assumer les négociations tenues lors de l’indépendance de notre pays.
De notre côté, il y avait des pressions venant de la majorité de la population du Zimbabwe qui ne pouvait pas accepter cette situation, où elle était entassée dans de très pauvres et petites parcelles de terre, alors que les meilleures terres
continuaient à être contrôlées par quelques blancs. Les fermiers blancs, eux-mêmes, ne voulaient même pas négocier avec le gouvernement. On entendait par exemple qu’un fermier possédait une terre de la taille de la Belgique, une seule personne et
il ne voulait pas la partager. Nous avons donc modifié l’amendement de la constitution et il était dorénavant stipulé que toutes les terres agricoles y compris celles appartenant à l’État revenaient à la charge du gouvernement britannique dans le
cadre de l’acquisition des terres pour la réinstallation. Le Zimbabwe déclare alors aux fermiers : « si vous avez une parcelle de terre que nous sommes sur le point d’acquérir pour la réinstallation, si ces terres sont des exploitations de tabac
où se sont des étables ou des maisons, nous les évaluerons et nous vous paierons par compensation des améliorations de la terre. Cependant, concernant la terre elle-même, qui a été volée au Zimbabwéen en premier lieu, nous n’allons pas taxer
notre peuple, dans le but de leur rendre leurs propres biens. Cette responsabilité revient au gouvernement britannique. »
Q. : Et le problème a commencé…
R. : Oui !
Q. : Et… maintenant ?
R. : Vous avez un nombre important de terres qui ont été transférées ou acquises et redistribuées pour la majorité des Zimbabwéens. Cependant, laissez-moi souligner une chose, il y a des fermiers blancs au Zimbabwe aujourd’hui qui possède
toujours de très bonnes terres, qui continuent leurs activités à la ferme.
Q. : À qui appartiennent ces terres ? Ont-elles été achetées, en premier lieu, ou ont-elles été volées ?
R. : Ceux qui possèdent un titre foncier les ont achetés. Cependant, maintenant, le gouvernement affirme que toutes les fermes appartiennent à l’État.
Si le gouvernement est intéressé par une parcelle de terre, il fait une demande dans laquelle il affirme vouloir acquérir cette terre, et il suit la procédure légale, une procédure qui a été mise en place au préalable. Je voudrais dire autre
chose, il y a des fausses déclarations qui ont été « colportées » dans lequel il est dit que les terres acquises ont été données à des « amis » du gouvernement, du parti au pouvoir.
Ce n’est pas vrai. Plusieurs études initiées par des Zimbabwéens, mais aussi par des non Zimbabwéens ont prouvé que la réforme agraire a bénéficié aux pauvres zimbabwéens et à leurs familles. Nous avons aussi des études qui montrent qu’en fait la
réforme agraire a amélioré la productivité au Zimbabwe, la productivité agricole. La chute du Zimbabwe est liée aux sanctions imposées à notre pays.
Le Zimbabwe s’est vu refuser l’accès aux ressources dont il a besoin pour mener à bien ses réformes et pour voir les avantages de cette réforme. Nous avons des nouveaux fermiers qui ont les capacités, mais qui n’ont pas de capital et de matériel
pour travailler la terre. Cependant, nous avons vu ces trois dernières années une amélioration de la production de maïs et de tabac… Mais à cause des sanctions, nous avons des problèmes de liquidité, nous ne pouvons pas faire de
crédit…
Q. : Ces gens sont-ils qualifiés, bien préparés ?
R. : Notre peuple a des compétences. Cependant, il manque de financement et de matériel. Avec toutes ces sanctions, nous ne sommes pas en mesure d’acquérir du matériel. Nous avons des problèmes de liquidité au Zimbabwe. Nous n’avons pas accès
aux lignes de crédits (facilités de paiement…)
Q. : Ces problèmes liés au manque de capitaux… sont-ils la conséquence de votre relation avec le gouvernement Britannique ?
R. : La plupart de nos problèmes sont liés aux
sanctions qui ont été imposées au pays. L’Union Européenne et en fait, les medias occidentaux, généralement, vont vous dire que ce sont des « mesures ciblées »… Il n’y a rien de tel. Nous avons des sanctions au Zimbabwe qui affectent la
population en générale, et touchent même ceux qui traversent la fracture politique. Au Zimbabwe, ceux qui ne peuvent pas épeler le mot sanctions savent que ce mot existe.
Q. : Les sanctions provoquent-elles la pénurie alimentaire dans votre pays ?
R. : Les sanctions ont affecté l’économie en général au Zimbabwe. Elles ont affecté le secteur industriel, le secteur minier, le secteur financier. Elles ont aussi affecté le secteur agricole. Oui, il y a 4 ans, nous avions une pénurie
alimentaire, mais, aujourd’hui, nous n’en avons pas. Avec la saison agricole dans une partie du pays, nous avons une très bonne pluie et une bonne production de cultures.
Mais, parce que l’autre partie du pays souffre de sécheresse, on doit apporter de la nourriture dans des parties du pays, où il n’y a pas assez de nourriture. En fait, le gouvernement, a juste récemment mis en place des mesures pour transférer de
la nourriture de la région où il y a un excédent alimentaire à celle où il y a un déficit.
Q. : Donc, vous dites que le gouvernement a résolu le problème de la pénurie alimentaire, mais pourquoi il n’arrive pas à résoudre les problèmes des sanctions, alors que Morgan Tsvangirai, du MDC, un ancien membre de l’opposition est
aujourd’hui le premier Ministre de votre gouvernement ?
R. : Nous avons un gouvernement inclusif et c’est un gouvernement composé de trois différents partis politiques. Le problème des sanctions est vraiment un problème auquel il conviendra de répondre. Parce que cela n’affecte pas seulement le
Zimbabwe, mais aussi les pays de la région. À Windhoek, en Namibie, l’année dernière, quand il y a eu le sommet de la SADC, les pays de la région se sont inquiétés des sanctions et de leur impact économique (sur la région). Alors, nous ce que
nous souhaitons, c’est normaliser les relations avec tout le monde en commençant par faire retirer les sanctions, afin que le Zimbabwe atteigne son potentiel réel.
Q. : Est-ce que le Premier Ministre fait de son mieux pour retirer toutes ces sanctions ?
R. : C’est une question que vous devriez lui poser vous-même. Il y a un Accord Politique Global (GPA), qui est, en fait, dirigé par l’ensemble du gouvernement inclusif. Dans le GPA, il y a un accord dans lequel toutes les parties travaillent
pour retirer ces sanctions contre le Zimbabwe. Nous sommes par ailleurs conscients de la position, de la déclaration publique, des actions publiques qui ont été prises par des membres du gouvernement inclusif pour retirer ces
sanctions.
Q. : Quelles sont les relations entre Morgan Tsvangirai et Robert Mugabe maintenant ?
R. : Les relations entre les deux sont celles qu’ils ont décrites respectivement. Comme vous pouvez le comprendre, je suis à Paris et ils sont à Harare… D’après ce que j’ai entendu, ils ont une très bonne relation de travail.
Q. : Vont-ils dans le même sens ?
R. : Oui, ils ont une très bonne relation de travail. Regardez, même si je m’entends bien avec quelqu’un, ça ne veut pas dire que nous sommes d’accord sur tout. Cependant, quel que soit nos désaccords, nous arrivons à les dépasser, de sorte
qu’on puisse atteindre ce qui peut-être atteint. Donc, leur relation leur permet de conduire les affaires du pays qui leur ont été attribuées.
Q. : Et la diaspora zimbabwéenne… Pensez-vous qu’elle reviendra un jour au Zimbabwe ?
R. : Une partie reviendra, l’autre ne le fera pas. Le Zimbabwe subit la même expérience que d’autres pays à ce sujet.
Q. : Que pensez-vous du traitement de vos compatriotes en Afrique du Sud ? On entend depuis quelques années une montée de la xénophobie en Afrique du Sud.
R. : Dans les médias, j’ai lu que les gens essayent d’expliquer les raisons de cette xénophobie des sud africains envers les étrangers. Il y a plusieurs raisons qui ont été données, quelques-unes sont économiques. La plupart disent que les
étrangers ont pris leur travail. Mais, je pense qu’il faut regarder où ces attaquent ont lieu, qui est impliqué, de quelle classe sociale, de quelle communauté vient-elle, qui est la cible de ces attaques xénophobes pour qu’on puisse comprendre
et apprécier les raisons. Parce que cela ne s’adresse pas à tout le monde, à chaque étranger. Cependant, il y a une certaine catégorie de personnes qui est concernée…
Q. : Avez-vous la réponse ?
R. : Non, je n’ai pas fait d’étude (à ce sujet).
Q. : Pour finir notre entretien, pouvez-vous vous décrire en une phrase ?
R. : Je suis un bosseur et une personne très amicale ?
Propos recueillis par Houmi Ahamed-Mikidache.
NDRL : Les trois signataires de l’Accord Politique Global (GPA) sont le président Robert Mugabe de la ZANU- PF, et les deux représentants du Mouvement Pour le Changement Démocratique (MDC), le Premier Ministre Morgan Tsvangirai et Welshman
N’cubé. D’après l’agence Xinhuanet au mois d’avril dernier, le « gouvernement était en proie à une discorde concernant en autres, la tenue des élections présidentielles cette année et cela avait une incidence dans le bon fonctionnement du
gouvernement. »
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LÉGENDE :
Q. : = question
R. : = Réponse